Toux sèche sous IEC : 5 à 20 % des patients — que faire ?
Inhibiteurs de l'enzyme de conversion (IEC) : la toux sèche apparaît chez 5 à 20 % des patients par accumulation de bradykinine. Délai, mécanisme, switch vers un sartan, alternatives. Sources HAS, ANSM, ESC/ESH.

Vous prenez un antihypertenseur de la famille des « -pril » et une toux sèche, irritante, persistante apparaît plusieurs semaines ou mois après le début du traitement ? C'est probablement la toux des IEC, un effet indésirable bien documenté qui n'est ni dangereux ni grave, mais qui altère la qualité de vie au point de motiver l'arrêt de traitement chez 1 patient sur 5 concerné. Bonne nouvelle : il existe une alternative quasi équivalente sur le plan cardiovasculaire — les sartans (ARA2) — qui n'ont pas cet effet.
Pourquoi les IEC font-ils tousser ?
Les IEC bloquent l'enzyme de conversion de l'angiotensine pour réduire la pression artérielle. Mais cette même enzyme dégrade aussi la bradykinine, un peptide pro-inflammatoire. Sous IEC, la bradykinine s'accumule dans les voies aériennes, sensibilise les terminaisons sensitives bronchiques et déclenche un réflexe de toux. La substance P et les prostaglandines participent au mécanisme.
Caractéristiques cliniques typiques :
- Toux sèche, non productive, irritante, parfois quinteuse ;
- Apparition 1 semaine à 6 mois après le début de l'IEC, parfois plusieurs années ;
- Aggravée la nuit et en décubitus ;
- Sans fièvre, sans expectoration, sans sifflements ;
- Auscultation pulmonaire et radiographie thoracique normales ;
- Effet de classe : changer d'IEC ne résout généralement pas le problème.
Facteurs de risque : sexe féminin (×2-3), origine ethnique (plus fréquent en Asie de l'Est), non-fumeur ou ex-fumeur, terrain atopique, BPCO préexistante. Il n'y a pas de relation dose-effet nette : la toux peut survenir à dose minimale et persister à dose réduite.

IEC ou sartan : quelle place selon la HAS et l'ESC/ESH 2023 ?
IEC et sartans (ARA2) ont des indications cardiovasculaires très proches : HTA, insuffisance cardiaque à fraction d'éjection réduite, néphroprotection chez le diabétique, post-infarctus du myocarde. Les recommandations ESC/ESH 20231 considèrent les deux classes comme premières lignes équivalentes en HTA.
| Critère | IEC (énalapril, ramipril, périndopril…) | Sartan / ARA2 (losartan, candésartan, valsartan…) |
|---|---|---|
| Mécanisme | Bloque la conversion angiotensine I → II ; bradykinine ↑ | Bloque le récepteur AT1 de l'angiotensine II ; pas d'effet bradykinine |
| Toux sèche | 5-20 % des patients | ~1 % (proche du placebo) |
| Angio-œdème | 0,1-0,7 % ; risque accru en cas d'antécédent | 0,05-0,1 % ; possible en cas d'antécédent IEC mais plus rare |
| Bénéfice cardiovasculaire | Démontré en HTA, IC à FE réduite, post-IDM, néphroprotection | Bénéfice équivalent en HTA et néphroprotection ; non-infériorité en IC démontrée |
| Hyperkaliémie | Possible — surveillance ionogramme | Possible, similaire |
| Coût mensuel | Génériques largement disponibles, faible coût | Génériques disponibles, coût équivalent ou légèrement supérieur |
| Grossesse | Contre-indiqué (tératogène 2ᵉ et 3ᵉ trimestres) | Contre-indiqué (tératogène) |
L'association IEC + ARA2 est en revanche contre-indiquée — pas de bénéfice incrémental démontré et risque accru d'hyperkaliémie et d'insuffisance rénale aiguë.
Quel délai d'apparition et quand suspecter l'IEC ?
Conduite à tenir — l'algorithme simple
Trois questions à se poser avec son médecin (ne jamais arrêter unilatéralement un antihypertenseur) :
- Avez-vous d'autres causes possibles de toux ? Reflux gastro-œsophagien, BPCO, asthme, infection ORL chronique, post-virale prolongée, tabac actif, allergique. Voir Toux chronique — enquête étiologique2.
- Le tableau clinique colle-t-il à une toux IEC ? Toux sèche, sans expectorations, sans fièvre, sans sifflements, depuis le début ou la majoration de l'IEC, auscultation et radiographie normales.
- Le bénéfice cardiovasculaire de l'IEC peut-il être obtenu autrement ? Oui dans la quasi-totalité des cas — un sartan (ARA2) procure les mêmes bénéfices en HTA, néphroprotection, post-IDM.
Si les 3 réponses convergent : votre médecin substitue l'IEC par un sartan à dose équivalente. Exemples d'équivalences fréquemment utilisées (à valider en consultation) :
- Énalapril 10-20 mg → losartan 50-100 mg ou candésartan 8-16 mg ;
- Ramipril 5-10 mg → telmisartan 40-80 mg ou irbésartan 150-300 mg ;
- Périndopril 5-10 mg → valsartan 80-160 mg ou olmésartan 20-40 mg.

Et si ce n'est pas l'IEC ?
Si la toux persiste malgré la substitution par un sartan ou apparaît tardivement après plusieurs années sous IEC stable, élargir l'enquête (voir Toux chronique — enquête étiologique2) :
- Reflux gastro-œsophagien — toux nocturne, retrosternal, pyrosis ; test d'IPP 8 semaines.
- BPCO ou asthme tabagique — spirométrie indispensable chez tout fumeur ou ex-fumeur de plus de 40 ans qui tousse.
- Cancer broncho-pulmonaire — radiographie thoracique systématique, scanner basse dose si tabagisme important.
- Toux post-virale prolongée — évolution favorable spontanée en 8-12 semaines.
- Coqueluche de l'adulte — toux quinteuse, durée > 2 semaines, contage récent ; PCR.
Cas particuliers
- Insuffisance cardiaque à FE réduite — la combinaison sacubitril/valsartan (Entresto) a remplacé l'IEC en 1ʳᵉ ligne pour beaucoup de patients ; effet net sur mortalité et hospitalisations. Voir Insuffisance cardiaque : FEVG et traitement4.
- Antécédent d'angio-œdème sous IEC — éviter aussi les sartans en 1ʳᵉ intention ; recourir à une autre classe (calcium-bloquant, diurétique, bêta-bloquant selon le terrain).
- Femme enceinte — IEC et sartans contre-indiqués au 2ᵉ et 3ᵉ trimestre. Substitution préconceptionnelle indispensable. Voir HTA et grossesse5.
- Diabète avec néphropathie — bénéfice des bloqueurs du SRA (IEC ou sartan) sur la protéinurie et le déclin de DFG ; en cas de toux sous IEC, switcher vers sartan plutôt qu'arrêter la classe.
Questions fréquentes
Mon médecin m'a dit que ça allait passer — est-ce vrai ?
Non, c'est un effet indésirable persistant tant que le médicament est pris. La toux des IEC ne s'estompe pas avec le temps : elle peut éventuellement s'intensifier ou devenir intolérable. Si elle altère votre sommeil ou votre qualité de vie, parlez-en à votre médecin pour discuter d'une substitution par un sartan. Le confort respiratoire pèse autant que le contrôle tensionnel — et les sartans offrent un bénéfice cardiovasculaire équivalent.
Est-ce que changer d'IEC peut suffire à faire disparaître la toux ?
Non, dans la grande majorité des cas. La toux est un effet de classe commun à tous les IEC : énalapril, ramipril, périndopril, captopril, lisinopril, fosinopril partagent le même mécanisme via la bradykinine. Switcher d'un IEC à un autre n'apporte généralement pas de bénéfice. La solution efficace est le passage à un sartan (ARA2), qui agit en aval et n'augmente pas la bradykinine.
Combien de temps après l'arrêt la toux disparaît-elle ?
La régression est généralement nette en 1 à 4 semaines après l'arrêt de l'IEC, parfois plus rapidement (quelques jours). Si la toux persiste au-delà de 4-6 semaines après le switch vers un sartan, il faut élargir l'enquête : reflux gastro-œsophagien, asthme, BPCO, ou autre cause respiratoire. Demander un avis pneumologique avec spirométrie au moindre doute.
Les sartans ont-ils les mêmes effets indésirables que les IEC ?
Largement les mêmes en dehors de la toux. Hyperkaliémie et insuffisance rénale fonctionnelle (sténose des artères rénales bilatérale) sont des effets de classe partagés. Hypotension orthostatique en début de traitement, surtout chez le sujet âgé. Tératogénicité aux 2ᵉ et 3ᵉ trimestres de grossesse — contre-indication. Le risque d'angio-œdème est plus faible mais existe. Bilan ionogramme + créatinine recommandé 1 à 2 semaines après l'instauration et après chaque ajustement de dose.
Et si je suis bien équilibré sous IEC sans tousser, dois-je préférer un sartan ?
Non, il n'y a aucune raison de switcher si vous tolérez bien votre IEC. Les deux classes ont une efficacité équivalente en HTA et un profil de sécurité globalement similaire. Le choix initial entre IEC et sartan dépend du terrain, des comorbidités, du coût et de l'expérience du prescripteur. La règle reste : continuer ce qui fonctionne, switcher si l'on tousse ou si l'on tolère mal.
Aller plus loin
- Santé respiratoire de l'adulte6 — Pilier respiratoire : la toux iatrogène est l'une des causes à éliminer dans toute toux chronique.
- Toux chronique : enquête étiologique2 — Algorithme général : RGO, asthme, BPCO, IEC, post-viral, infection chronique, néoplasie.
- Antihypertenseurs : les 5 classes3 — Stratégie HTA : place des IEC, sartans, calcium-bloquants, diurétiques, bêta-bloquants.
- Hypertension artérielle de l'adulte7 — Pilier HTA : objectifs tensionnels, diagnostic, stratégie thérapeutique, suivi.
- HTA et grossesse5 — IEC et sartans contre-indiqués au 2ᵉ et 3ᵉ trimestre — substitution préconceptionnelle indispensable.
Sources et références
- ANSM — Inhibiteurs de l'enzyme de conversion : informations de sécurité8
Référentiel ANSM des RCP IEC : effets indésirables — toux sèche 5-20 %, angio-œdème, hyperkaliémie, contre-indications grossesse. - ESC/ESH — Hypertension Guidelines 20231
Recommandations européennes : IEC et sartans considérés comme premières lignes équivalentes ; substitution recommandée en cas de toux IEC. - HAS — Bon usage des antihypertenseurs9
Position HAS sur la prise en charge de l'HTA : place des IEC, des sartans, gestion des effets indésirables. - Ameli — Hypertension et traitements médicamenteux10
Information patient sur les classes d'antihypertenseurs, IEC, sartans, et conduite en cas d'effet indésirable. - ERS — Chronic cough adult guideline (2020)11
Recommandations européennes sur la toux chronique : place des médicaments iatrogènes (IEC) dans l'algorithme étiologique. - Réseau CRAT — IEC et sartans pendant la grossesse12
Centre de Référence des Agents Tératogènes : contre-indication des bloqueurs du SRA aux 2ᵉ et 3ᵉ trimestres, conduite en préconceptionnel.
Réponses aux questions les plus courantes
<p>Non, c'est un effet indésirable persistant tant que le médicament est pris. La toux des IEC <strong>ne s'estompe pas avec le temps</strong> : elle peut éventuellement s'intensifier ou devenir intolérable. Si elle altère votre sommeil ou votre qualité de vie, parlez-en à votre médecin pour discuter d'une substitution par un sartan. Le confort respiratoire pèse autant que le contrôle tensionnel — et les sartans offrent un bénéfice cardiovasculaire équivalent.</p>
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Sourcé auprès d'autorités indépendantes
Cet article a été rédigé par Bilal YIKILMAZ, rédacteur en chef de cestlasante.com. Il n'est pas médecin : chaque recommandation ci-dessus s'appuie sur des sources médicales indépendantes, explicitement citées.
Autorités citées : HAS, INSERM, OMS.
Dernière révision éditoriale : .