Sécheresse oculaire : écrans, ménopause et traitements
La sécheresse oculaire touche jusqu'à 30 % des adultes en France, principalement liée à la dysfonction des glandes de Meibomius (~85 %), aggravée par les écrans, les lentilles, la ménopause et les médicaments. Diagnostic, larmes artificielles sans conservateur, soins palpébraux, ciclosporine. Sources SFO, INSERM, ANSM, HAS.

La sécheresse oculaire est une maladie chronique multifactorielle du film lacrymal, marquée par une sensation persistante d'inconfort (brûlure, picotement, grain de sable, fatigue visuelle) et, dans les formes avancées, une atteinte de la surface oculaire (cornée, conjonctive). Loin d'être un simple « manque de larmes », c'est dans la grande majorité des cas un problème de qualité du film lacrymal — la couche lipidique sécrétée par les glandes de Meibomius des paupières devient déficiente, et les larmes s'évaporent trop vite. Le diagnostic est clinique, le traitement combine larmes artificielles sans conservateur, soins palpébraux quotidiens et, dans les formes sévères, anti-inflammatoires locaux ciblés.
Comprendre les deux grands mécanismes
La consensus international TFOS DEWS II (2017) distingue deux mécanismes qui s'associent souvent chez le même patient :
- Sécheresse hyperévaporative (~85 % des cas) — la quantité de larmes est normale, mais la couche lipidique du film lacrymal, sécrétée par les glandes de Meibomius alignées au bord libre des paupières, est insuffisante ou de mauvaise qualité. Les larmes s'évaporent en quelques secondes au lieu de tenir 10 à 15 secondes. C'est la dysfonction des glandes de Meibomius (DGM), souvent associée à une rosacée oculaire, à la blépharite ou aggravée par les écrans.
- Sécheresse hyposecrétoire (~15 %) — la production de larmes par la glande lacrymale principale et les glandes accessoires est diminuée. Cause classique : syndrome de Gougerot-Sjögren (maladie auto-immune touchant les glandes exocrines), mais aussi vieillissement, traitements (antidépresseurs, antihistaminiques, bêtabloquants, isotrétinoïne, certaines chimiothérapies), radiothérapie de la tête, atteinte du V1 (paralysie cornéenne).
Facteurs aggravants — où ça se joue dans la vie quotidienne

Symptômes et diagnostic
Le tableau est typiquement chronique, fluctuant, bilatéral et disproportionné par rapport aux signes objectifs visibles. Les patients consultent souvent pour :
- Sensation de grain de sable, brûlure, picotement à l'avant des yeux ;
- Fatigue visuelle en fin de journée, surtout sur écran ;
- Vision intermittente floue qui s'améliore en clignant — signe d'instabilité du film lacrymal ;
- Larmoiement paradoxal par stimulation réflexe — la personne « pleure » alors que ses yeux sont secs ;
- Photophobie modérée, intolérance à la lumière vive et au vent ;
- Difficulté à porter les lentilles, qui devient inconfortable au-delà de 4–6 heures.
L'examen ophtalmologique de référence comprend :
- Questionnaire OSDI (Ocular Surface Disease Index) — score validé sur 100 ; ≥ 13 = sécheresse légère, ≥ 23 = modérée, ≥ 33 = sévère ;
- Lampe à fente avec instillation de fluorescéine pour évaluer le BUT (break-up time) : un film lacrymal stable doit tenir > 10 secondes ; un BUT < 10 s confirme l'instabilité ;
- Coloration au vert de lissamine — révèle les altérations de la conjonctive et des paupières, plus sensible pour la sécheresse hyposecrétoire ;
- Test de Schirmer I sans anesthésie — mesure de la sécrétion lacrymale basale + réflexe sur 5 min ; < 5 mm évoque une hyposécrétion sévère, 5–10 mm une hyposécrétion modérée ;
- Méibographie infrarouge — imagerie des glandes de Meibomius pour quantifier la perte glandulaire (atrophie, dilatation, oblitération) ;
- Bilan auto-immun en cas de suspicion de Gougerot-Sjögren : anticorps anti-SSA/anti-SSB, FAN, biopsie des glandes salivaires accessoires.
Traitements — du quotidien au sévère
La prise en charge est graduée selon la sévérité (DEWS II). La plupart des patients évoluent favorablement avec les paliers 1 et 2 ; les paliers 3 et 4 relèvent d'un suivi spécialisé.
| Famille | Indication principale | Modalités | Limites |
|---|---|---|---|
| Larmes artificielles sans conservateur | Tous stades — base du traitement | Hyaluronate, carbomère, polyéthylène glycol — 4 à 6×/j en flacon ABAK ou Comod, ou unidoses | Effet symptomatique uniquement ; ne traitent pas la cause. Coût (~10–15 € le flacon mensuel). |
| Soins palpébraux quotidiens | Toutes les DGM | Compresse tiède 10 min/j + massage doux du bord libre + nettoyage avec lingettes spécifiques (sans alcool) | Demande de la régularité ; les bénéfices apparaissent en 6 à 8 semaines. |
| Ciclosporine 0,1 % collyre (Ikervis® / Verkazia®) | Kératite sévère malgré larmes artificielles | 1 goutte/œil le soir au coucher ; AMM HAS depuis 2015 (Ikervis) | Picotement initial fréquent (~17 % des patients). Délai d'efficacité : 4 à 6 mois. Sur prescription ophtalmologique. |
| Sérum autologue / lentilles thérapeutiques / IPL | Formes sévères ou réfractaires (Sjögren, GVH oculaire) | Sérum 20 % préparé en pharmacie hospitalière ; IPL palpébrale (lumière intensive pulsée) en cabinet ; lentilles sclérales sur mesure | Disponibilité variable, coût élevé non remboursé (sauf sérum autologue dans certains contextes). |

Prévention écrans — la règle 20-20-20 et l'ergonomie
Quand consulter ?
Les symptômes intermittents bénins (fin de journée chargée, climatisation excessive) ne nécessitent pas d'avis spécialisé immédiat. Une consultation ophtalmologique est en revanche justifiée si :
- Symptômes persistants au-delà de 4 semaines malgré larmes artificielles bien utilisées ;
- Douleur franche, photophobie sévère, baisse d'acuité visuelle, rougeur intense ou unilatérale (suspicion de kératite) ;
- Sécheresse buccale associée, fatigue, douleurs articulaires (suspicion de Sjögren — bilan auto-immun) ;
- Apparition après un nouveau médicament — discuter une adaptation thérapeutique ;
- Intolérance progressive aux lentilles de contact ;
- Symptômes invalidant la vie professionnelle, la conduite ou la lecture.
Ce qu'il faut retenir
- La sécheresse oculaire est presque toujours multifactorielle et évaporative (DGM) — pas un simple manque de larmes.
- Le diagnostic est clinique : interrogatoire, OSDI, BUT, fluorescéine. La sévérité dicte l'escalade thérapeutique (DEWS II).
- Les larmes artificielles sans conservateur et les soins palpébraux quotidiens couvrent la majorité des situations. Ils demandent 6 à 8 semaines de régularité avant un jugement.
- La règle 20-20-20, l'ergonomie de poste et l'hygrométrie sont des leviers de prévention puissants — gratuits, immédiats.
- Une kératite, baisse de vision ou douleur intense doivent faire sortir du cadre « œil sec » : avis ophtalmologique sans délai.
Questions fréquentes
Pourquoi mes yeux sont-ils plus secs en regardant un écran ?
Devant un écran, la fréquence de clignement chute en moyenne de 66 % (de ~15 à ~5 clignements/min) et le clignement devient souvent incomplet : la paupière supérieure ne touche plus la paupière inférieure. La couche lipidique du film lacrymal — sécrétée par les glandes de Meibomius — n'est plus correctement réétalée, et les larmes s'évaporent en quelques secondes. C'est ce qui explique la fatigue visuelle, la sensation de grain et la vision intermittente floue en fin de journée. La règle 20-20-20 et un effort conscient de clignement complet restaurent un film stable.
Quelle différence entre larmes artificielles « avec » et « sans conservateur » ?
Le principal conservateur des collyres multidoses est le chlorure de benzalkonium (BAK), qui est lui-même toxique pour l'épithélium cornéen et conjonctival au-delà de 4 instillations/jour. Pour la sécheresse oculaire chronique — qui demande souvent 4 à 6 instillations quotidiennes —, l'ANSM recommande systématiquement les présentations sans conservateur : unidoses, ou flacons à dispositif spécifique (ABAK, Comod, Easydrop). Le surcoût est modeste et l'amélioration de la tolérance constante.
Les compresses chaudes fonctionnent-elles vraiment ?
Oui, c'est l'un des traitements les mieux validés pour la dysfonction des glandes de Meibomius (DGM). La chaleur (~42 °C) liquéfie les sécrétions épaissies qui obstruent l'orifice des glandes de Meibomius ; le massage palpébral doux qui suit favorise leur évacuation. Le protocole : compresse tiède 10 minutes le soir, suivi d'un massage du bord libre, complété par un nettoyage avec lingettes ou solutions spécifiques sans alcool. Les bénéfices apparaissent en 6 à 8 semaines de pratique régulière — pas d'évaluation prématurée.
Le collyre à la ciclosporine (Ikervis®) est-il pour tout le monde ?
Non. La ciclosporine 0,1 % en collyre (Ikervis®) a une AMM (HAS, 2015) pour les kératites sévères chez l'adulte qui ne s'améliorent pas malgré l'utilisation correcte de larmes artificielles. C'est un traitement de fond anti-inflammatoire local : 1 goutte le soir, à poursuivre plusieurs mois. Effet bénéfique en 4 à 6 mois — pas d'effet immédiat. Effet indésirable principal : picotement à l'instillation chez ~17 % des patients, en général transitoire. Prescription réservée à l'ophtalmologiste.
Faut-il s'inquiéter d'un Sjögren si la bouche est sèche aussi ?
L'association sécheresse oculaire + sécheresse buccale (xérostomie) chronique chez la femme adulte (90 % des cas) doit faire évoquer un syndrome de Gougerot-Sjögren — maladie auto-immune touchant les glandes exocrines. Le bilan comprend : anticorps anti-SSA/Ro, anti-SSB/La, facteurs antinucléaires, et au besoin une biopsie des glandes salivaires accessoires sur la lèvre inférieure. Un Sjögren peut être primaire (isolé) ou secondaire (associé à une polyarthrite rhumatoïde, un lupus). La prise en charge est partagée entre ophtalmologie, rhumatologie et médecine interne — INSERM dispose d'un dossier dédié.
Aller plus loin
- Santé oculaire de l'adulte1 — Pilier de référence : DMLA, glaucome, presbytie, dépistage et hygiène visuelle après 40 ans.
- Presbytie après 45 ans2 — La presbytie aggrave la fatigue visuelle sur écran et les symptômes de sécheresse fonctionnelle.
- Chirurgie de la cataracte3 — La sécheresse préopératoire doit être équilibrée — elle conditionne la précision biométrique de l'implant.
- DMLA4 — Surveillance partagée : un fond d'œil annuel est l'occasion d'évaluer la surface oculaire.
- Ménopause : traitement hormonal5 — La carence androgénique de la ménopause favorise la dysfonction des glandes de Meibomius — sécheresse oculaire fréquemment associée.
Sources et références
- SFO — Société Française d'Ophtalmologie : fiche grand public sécheresse oculaire6
Référentiel SFO grand public : définition, mécanismes (DGM vs hyposécrétion), examens, paliers de traitement. - INSERM — Syndrome de Gougerot-Sjögren : dossier d'information7
Dossier INSERM sur le Sjögren primaire et secondaire — épidémiologie, mécanismes auto-immuns, prise en charge. - ANSM — Bon usage des collyres et sécurité de la surface oculaire8
Dossier ANSM sur les produits de santé ophtalmiques : conservateurs (BAK), unidoses, dispositifs ABAK/Comod, signalements. - HAS — Avis de la Commission de la Transparence : Ikervis® (ciclosporine 0,1 % collyre)9
Avis HAS sur la ciclosporine 0,1 % collyre dans la kératite sévère de l'adulte avec sécheresse oculaire — indications, place dans la stratégie thérapeutique. - TFOS DEWS II — Definition and Classification Report (consensus international)10
Rapport de consensus international DEWS II : définition, classification (hyperévaporative vs hyposécrétoire), part des DGM (~85 %). - SNOF — Syndicat National des Ophtalmologistes de France : sécheresse oculaire11
Référentiel professionnel SNOF : examen clinique (BUT, Schirmer, OSDI), prise en charge graduée, place de la méibographie.
Réponses aux questions les plus courantes
<p>Devant un écran, la fréquence de clignement chute en moyenne de 66 % (de ~15 à ~5 clignements/min) et le clignement devient souvent incomplet : la paupière supérieure ne touche plus la paupière inférieure. La <strong>couche lipidique du film lacrymal — sécrétée par les glandes de Meibomius — n'est plus correctement réétalée</strong>, et les larmes s'évaporent en quelques secondes. C'est ce qui explique la fatigue visuelle, la sensation de grain et la vision intermittente floue en fin de journée. La règle 20-20-20 et un effort conscient de clignement complet restaurent un film stable.</p>
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Sourcé auprès d'autorités indépendantes
Cet article a été rédigé par Bilal YIKILMAZ, rédacteur en chef de cestlasante.com. Il n'est pas médecin : chaque recommandation ci-dessus s'appuie sur des sources médicales indépendantes, explicitement citées.
Autorités citées : HAS, INSERM, OMS.
Dernière révision éditoriale : .